Gwen Scancar a largué la chaire latine pour les cuves de L’Embardée, à Fougères. Malt fumé, bissap rebelle ou sarrasin audacieux, cette ex-professeure devenue brasseuse manie sa gamme avec une liberté totale et un partage sans filtre. On a posé nos valises à Fougères pour rencontrer une passionnée qui cuisine la bière comme on écrit un poème.

L’Embardée, la brasserie vivante au cœur de Fougères
Mieux qu’un lieu de production, L’Embardée est un espace vivant. « J’ai fêté les 10 ans de ma brasserie à l’automne dernier. Elle est installée en plein cœur du quartier historique de Fougères, raconte Gwen Scancar. C’est une brasserie de ville avec fenêtres, poutres, pierres, cheminées, escaliers et jardin. » Son implantation et sa structure lui permettent d’organiser de temps à autre des événements et de faire de son atelier un lieu festif de rencontres, de découvertes et de bonne humeur.
Des légendes arthuriennes au malt fumé
Difficile d’imaginer, pourtant, que derrière les cuves se cache une ancienne prof de lettres. La brasseuse ajoute : « c’est le moins qu’on puisse dire ! J’ai fait des études de Lettres modernes. Un choix de sujet de maîtrise sur le préchristianisme dans le cycle arthurien n’avait rien pour me mener à la création d’une brasserie artisanale ! J’ai ensuite enseigné le français et le latin, j’ai été rédactrice pour un magazine spécialisé en horlogerie-bijouterie, avant de me mettre à mon compte dans la communication. » Quel CV.
L’Embardée, le grand projet de Gwen
Le virage arrive tard, presque à contre-courant. Et il ne doit rien à une vocation précoce. « Rien ne me prédestinait à ce métier d’autant plus que je n’aimais pas la bière quand j’étais étudiante. Mes goûts ont radicalement changé avec les bières anglaises et belges. Arrivée à la quarantaine, j’ai eu besoin d’un « grand projet ». Comme je pratiquais la germination des légumineuses dans mon alimentation, c’est par le biais du maltage que j’ai d’abord envisagé la production pour me tourner finalement vers le brassage. »
La vie est loin d’être un droit chemin
L’Embardée. Le nom intrigue, amuse, interpelle. Mais derrière la légèreté apparente, il y a aussi une forme de lucidité. « Le nom s’est imposé pour trois raisons. D’abord, ma reconversion prouve que la vie est loin d’être un droit chemin ! Ensuite, parce qu’il faut parfois faire des embardées, mais l’essentiel est de se remettre en piste. Enfin, c’est un « drapeau orange de vigilance » : le métier touche à l’alcool et il y a des cas d’addiction dans le passé de ma famille. C’est mon signal d’alarme. »
Gwen brasse au fil de ses envies
Dans les cuves, justement, Gwen Scancar ne suit pas de recettes toutes faites. En plus de sa gamme, elle avance à l’instinct, comme en cuisine… ou en écriture. « Je propose des bières du jour, seulement disponible à l’instant T, comme au resto avec le plat du midi. Ces brassins me permettent d’entretenir ma créativité. Je les produis en fonction de mes goûts, comme le seigle fumé ou les infusions de thé maté. » Gwen aime aussi l’identité locale.
Elle a ainsi créé pour le château de Fougères une bière au sarrasin (de Bretagne…) et à la reine des prés cultivée dans leur propre jardin médiéval. Une embardée maîtrisée, entre héritage littéraire et bière libre.
Le local comme ADN
Pour Gwen, le circuit court est une évidence. « Par conviction personnelle, j’essaie de consommer local, régional ou français », confie-t-elle. Côté malt, elle privilégie des filières bretonnes bio. Après La Fabrik dans les Côtes-d’Armor, aujourd’hui fermée, elle travaille désormais avec Yec’Hed Malt dans le Morbihan et la malterie Chnouff en Ille-et-Vilaine, à une trentaine de minutes.
Sa gamme actuelle est composée de :
- Dame Louve blonde (5,5% d’alcool par volume), blonde de caractère, au goût rustique, riche en malt avec des notes de caramel.
- Dame Louve IPA (6% d’alcool par volume) : bière légère en malt et forte en houblons qui propose une franche amertume en bouche.
- Dame Crocodile Candy (6,5% d’alcool par volume) : bière blanche de blé aux épices et au profil aromatique fruité.
- Dame Crocodile blanche gingembre : (6,5% d’alcool par volume), parfumée, puissante en saveurs fruitées grâce aux houblons, au gingembre frais et aux écorces d’orange.
- Dame Pieuvre ambrée (4,5% d’alcool par volume) : ambrée au malt caramel et tourbé à la robe foncée, riche en malts avec une pointe d’ amertume.
- Dame Pieuvre Toffee (4,5% d’alcool par volume) : bière rousse aux malts caramels et au bissap.
- Dame Hibou brune : (6,5% d’alcool par volume), légère, riche en malt nature et peu chargée en malt torréfié d’où une robe couleur cuivrée. Il existe une version Stout.
La distribution suit la même logique, entièrement locale. Caves, restaurants, épiceries fines… Depuis dix ans, Gwen est aussi engagée dans l’AMAP de Fougères. « Je commence en avril ma 20e saison », souligne-t-elle.
« Par conviction personnelle, j’essaie de consommer local, régional ou français ».
Face à l’idée d’une saturation du marché, elle relativise. « On entend que c’est une mode, qu’il y en a trop… mais la diffusion reste encore très discrète. » Pour elle, la bière artisanale a encore du terrain à conquérir. « Le jour où l’on trouvera autre chose que des bières industrielles dans la plupart des bars et restaurants, on aura franchi un cap. »

Quand la bière devient une histoire
Parfois, tout part d’une image. « J’avais un beau dessin, parfait pour une étiquette “love”. » Elle imagine alors une bière de Saint-Valentin, au thé vert parfumé. Un couple la goûte, puis lui commande la recette pour leur mariage. « Je suis très enthousiaste à l’idée de refaire la bière des amoureux pour cette belle occasion. » Une manière, aussi, de lier ses créations à des moments de vie.
Malgré une formation en communication, Gwen reste en retrait. Pas d’enseigne, pas de vente directe, un atelier fermé au public la plupart du temps. Ses bières se découvrent ailleurs, sur les étagères, reconnaissables à leurs étiquettes en losange, réalisées avec à 3 artistes pour réaliser les étiquettes des 3 gammes, dont Lilian Porchon.
Désormais, L’Embardée dépasse le simple cadre brassicole. Vernissages, after de spectacles, expositions d’art singulier… l’atelier devient ponctuellement un lieu de création. « C’est là que se fait ma singularité. Dans cet ancrage et dans ma passion pour l’art. »
Des collaborations en devenir
Gwen développe de plus en plus de cuvées sur mesure, avec des étiquettes dédiées : centre culturel Juliette Drouet, trail urbain de Fougères, cinéma Le Club, château de Fougères… Un travail qu’elle souhaite bientôt rendre plus visible, avec un espace dédié sur son site. « Avec ces brassins personnalisés, je multiplie les recettes et les étiquettes en partenariat. J’associe la passion du brassage et la passion pour l’art. » Chez mesbieres, on adore.
Dégustez avec plaisir… et avec modération.
L’abus d’alcool est dangereux pour la santé.
Vente interdite aux mineurs.



